La Guerre – Otto Dix

Dans sa série de 50 gravures intitulée « La guerre », Otto Dix marque très fortement sa filiation avec Goya, et affirme que la peinture moderne, depuis Goya, est bien expressionniste et réaliste. Le « réalisme » est un des mots clé qui hante l’art au XXème siècle. Réaliste, l’artiste enregistre l’apparence par la sensation. Bien sûr il ne s’agit pas de réalisme plat, soumis à la documentation et à la photographie.
Dans « Rencontre nocturne avec un fou » (planche 22), Dix nous montre un homme à l’uniforme déchiqueté. On ne sait plus quelle est son armée. Il erre au milieu des gravas. La patrouille de nuit croise dans la tranchée ce soldat devenu fou. Brûlé, lacéré, écorché, il est un corps projeté hors du temps de la guerre, une ombre de la nuit. Autour, les ruines devenues molles et mouvantes, sont un paysage usé.
Cette planche est une des moins narratives de la série. Elle fonctionne comme un portrait, mais aussi comme un miroir. Le fou nous fait face dans le quart en bas à droite de la gravure. Comme Goya, Dix assemble plusieurs manières de dessin dans ses oeuvres. Il n’enferme rien dans un « style » surplombant et préconçu. Son style c’est la sensation le plus immédiate, une charge de puissance plastique, sans jamais se soucier de la grammaire du dessin. Les erreurs, les faiblesses, les hasards servent l’expression. Elles sont emportées par la sensation. Le dessin dépasse la plate exactitude, la banalité des règles. L’harmonie doit être plastique. La confrontation des griffures qui dessinent le fou avec les larges réserves claires du paysage rend le personnage au premier plan plus agressif et plus douloureux à la fois. Le décor de la scène s’embue au profit du cauchemar : la mort est sans raison. La souffrance n’a pas de sens. Le squelette de la toiture, peigne immense qui monte dans le ciel, semble le cou d’un monstre étrange aux grosses pattes de pierres, et à la queue de bois brûlé. Une souche d’arbre, au dessus de la tranchée, a deux longues oreilles dressées. Le fou semble sourire. Du même sourire affreux de cette mère à genoux devant son enfant mort, sur la planche 35. C’est un sourire de désarmé, de mort-vivant. L’expression de l’horreur.
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