Vinci disait : « Qui sait copier sait faire ». Les gens qui font du style de parti pris et s’écartent volontairement de la nature sont à côté de la vérité. Un artiste doit se rendre compte, quand il raisonne, que son tableau est factice, mais quand il peint, il doit avoir ce sentiment qu’il a copié la nature.
Henri Matisse, Notes d’un peintre.
Ces quelques réflexions, exprimées simplement, que l’on peut lire aussi chez Vinci, Rodin, et même Matisse sont les bases de l’enseignement de la peinture occidentale. Il n’y a pas d’autre enseignement possible du dessin académique. Et je pense qu’il n’y a pas en Occident d’autre enseignement véritable à suivre, ne serait-ce que pour s’en détacher, pour s’y opposer. D’ailleurs, pour s’opposer à un ordre établi, une hiérarchie, il faut qu’il y est un ordre et une hiérarchie. Sinon, la révolte tape dans le vide et devient seulement une expression individuelle qui vaut toutes les autres donc n’a aucun intérêt, si ce n’est recueillir l’adhésion des autres pour des critères qui seraient seulement affectifs et émotionnels. Mais si l’art n’est que « sentiment » dans notre société, je crois, moi, que l’art est surtout sacré, sinon il n’est pas art, mais seulement expression. L’art est l’alliance de la maîtrise et de la subversion, du sentiment et du sacré. L’époque actuelle a tendance à ne privilégier que le sentiment, et ne prend plus le temps de la maîtrise pour s’imaginer exister. La maîtrise n’est pas seulement réservée à la technologie ou aux sciences. La maîtrise et les techniques artistiques sont aussi un savoir. Mais il n’y a ni évolution ni progrès dans l’art. Toutes les époques se valent, et nous pouvons nous comparer aux anciens comme s’ils étaient nos contemporains. Il faut accepter que certains savent mieux que nous, et leurs seules preuves sont leurs oeuvres. Pour être meilleur, il faut d’abord admirer. C’est le premier chemin. Admirer et comprendre le travail que ceux qui nous précèdent ont voulu nous transmettre. On n’attend pas d’un maître qu’il soit flatteur ou complice, mais qu’il nous enseigne, qu’il nous apprenne son art, sa maîtrise. Cette maîtrise, nous serons libres de nous en éloigner, de nous y opposer, ou de vouloir la parfaire.
Je n’ai jamais autant appris sur le dessin qu’en regardant Goya. Goya est un révolutionnaire dans le domaine du dessin. Sa manière s’oppose à tout ce qui avait été démontré avant lui. A tout ce qu’on a voulu démontrer après lui. Artiste unique, il se moque des convenances de la beauté et de la justesse des formes. Quand j’étais jeune, et que j’échouais très souvent à vouloir peindre et dessiner ce que je voulais, regarder Goya m’a montré la voie. Le chemin fût long, il l’est encore, mais Goya permet de comprendre que toute instabilité, toute erreur, toute mollesse, toute raideur, toute inexactitude peut être un résultat beaucoup plus encourageant qu’une fade réussite conforme. Il faut accepter les torsions et les laideurs, possiblement même les exagérer et les faire siennes. Goya est le contraire de l’académisme. Et il est certainement l’artiste le plus punk, bien avant le XXème siècle, dans sa volonté d’expression personnelle. Tout dans sa peinture et ses dessins semble jaillir de l’instinct et de la vision pure, et tout dans sa technique semble renvoyer les enseignements traditionnels à des travaux consciencieux de bons élèves. Goya trempait des chiffons dans des seaux de pigments pour faire des ciels, peignait avec les doigts ou à l’aide d’une cuillère. Son dessin, souvent instable et grotesque, invoque la laideur et les sombres désirs. Goya est le maître de la caricature, de l’outrance et de la subversion. Avec lui, n’importe quel croquis peut devenir art, si tant est qu’on l’exagère, le dessine avec force et qu’on le revendique. Avec Goya, la peinture est instinctive, la force reste celle de l’esprit. Goya maîtrise les techniques, le dessin classique, mais s’en éloigne dès qu’il peut pour tenter des visions étranges. Nous sommes en opposition totale, avec la citation paisible de Matisse. Ce que Matisse a voulu dire: il faut lire derrière le premier sens.
On serait tenté, de prime abord, de comprendre que celui qui fait passer le style avant l’humilité de vouloir copier le réel se trompe. C’est exact, mais ce n’est pas suffisant. Dans le processus créatif, la main et l’esprit ne peuvent retranscrire que des erreurs (erreurs face au réel, mais justesses artistiques) qui sont autant de traductions de la réalité ou de l’imaginaire, du dessein de l’artiste. C’est à ce moment-là que l’artiste exprime son art. Son art est une erreur. Il faut bien le comprendre. Il peut affirmer cette erreur ou corriger cette erreur. Plus il affirme cette erreur et plus il va rendre possible un art instable, mais de cette instabilité peut naître la beauté, qui n’est plus une erreur. Plus il corrige cette erreur, et plus il va effacer ce qui révèle ses failles, son écriture, sa personnalité propre, et en tendant vers la perfection, il veut rencontrer la beauté. Van Gogh, quand il décide d’être peintre, part de zéro. Il met dans la peinture un absolu divin, religieux. Il entre en peinture comme on devient moine. Son désir de voir la beauté est comparable à un désir d’être saint. Il peint comme il prie. Sa possible folie, c’est son obsession, son autisme, si on veut, et c’est donc son génie.
On pourrait opposer Van Gogh à Bouguereau. Tout semble les opposer. Je choisis de ne regarder que les oeuvres. Et là je vois la même chose : le dessin. Ils ont pris seulement des chemins différents, chemins qui dépendent du hasard et des choix de vie. Mais le dessin est profondément le même, puisqu’il n’y a qu’un dessin. On apprend le dessin. Le factice de la citation de Matisse est ce qui le recouvre, malgré nous. Le style de parti pris est un style décidé en amont. Celui là est mauvais, il veut cacher les erreurs, les défauts. Il révèle un faux art, une absence de savoir et une peur. Le vrai style, nous ne le voyons pas quand nous dessinons/peignons. Nous ne le voyons qu’a posteriori. Quand nous dessinons, nous pensons véritablement « copier la nature ». C’est ainsi que l’on dessine. Et quand je regarde les oeuvres d’un artiste, je peux voir le dessin et la manière, qui est son art, même si les deux sont indissociables autrement que par mon regard. Connaître le dessin, c’est reconnaître le dessin dans le style, qui n’est rien qu’une manière possible d’exprimer le dessin.
Mais revenons à Leonardo Da Vinci. A partir d’une certaine maturité artistique (vers la fin des années 90), son dessin procède par superposition et effacement. Ce que les historiens appelleront le sfumato, ou ombre douce, comme une « fumée », tend à effacer le trait, effacer le coup de pinceau, oublier l’outil et la démonstration qui en résulte, ce qui serait: faire une peinture, au sens artisanal du terme. Ce principe aura une influence considérable sur la peinture occidentale. Et on pourrait séparer deux grandes manières de peindre : celle qui s’efface et celle qui se montre. Celle qui montre le coup de pinceau, le geste, contrairement à ce qui a été souvent dit, notamment au sujet des impressionnistes, s’attache au dessin pour prouver qu’elle est valable. Celle qui efface les coups de pinceaux tend déjà vers l’image (magie), et tend à faire « oublier » au premier abord la manière au profit du sujet. Pourtant, en se mettant en retrait, et en laissant le sujet prendre le pas, cette peinture a besoin de plus de technique. Pour revenir au dessin, surplomber le sujet, il faut superposer les effacements. A force d’effacer le sujet, Vinci revient au dessin primordial. Le sujet s’efface derrière la manière. « Marie Marcotte » est le portrait de Marie Marcotte. « Mona Lisa » n’est pas le portrait de Mona Lisa. Celui-ci a été effacé au profit d’une tentative d’absolutisation du dessin.
A partir du moment où le dessin devient juste, nous ne pouvons que comparer les manières. Mais ces manières peuvent aussi continuer la révélation du dessin. C’est d’ailleurs un des principes fondamentaux de la peinture : approfondir le dessin. Une peinture qui ne serait qu’une mise en couleur, n’est pas une peinture au sens « plastique » du terme. L’art plastique est une volonté de sonder l’espace de la représentation, dans toutes ses nuances et reliefs. Une peinture sans dessein n’est qu’une expression picturale, tandis que le dessein de tout homme renvoie au mystère en dehors de soi. Le sacré. L’expérience d’être. Et c’est ainsi que le sentiment est le plus fort.